Le goût du risque
À travers une histoire personnelle, cet article explore la confiance, l’essai-erreur et l’intuition comme catalyseurs de croissance. Osez abandonner les recettes toutes faites.
ll est de moins en moins présent, ce goût au palais. Les affaires sont féroces, la vie peut être difficile. L’erreur n’est pas permise et se tromper pourrait laisser un arrière-goût d’échec. Il ne faut surtout pas déroger des cadres et des procédures, même si cela n’a pas de bon sens.
Que se passerait-il si vous vous donniez la permission de générer des essais au lieu des échecs ? Imaginez…
Tu vas voir!
Ma grand-mère me le disait souvent: « tu vas voir!». Lorsque j’étais jeune, ma mamie passait de nombreux séjours à la maison, à mon grand plaisir. C’était une dame chaleureuse, aimante et Ô combien généreuse. Lorsque j’arrivais de l’école pour mon dîner (le déjeuner, pour mes lecteurs européens) elle me proposait du pain doré ou des crêpes. J’adore les options.
Une fois sur deux, j’optais pour ses crêpes minces et dorées que j’engloutissais, tout en regardant les Pierrafeu. Lorsque Fred Caillou s’écriait: « Délimaaaaaa! », moi, je m’écriais «Mamiiiiiie! » en même temps que lui. Ceci était son signal. Elle venait déposer une autre crêpe dans mon assiette que j’enduisais du sirop d’érable. Yabadabadou! J’en salive encore…
Quand j’ai eu 13 ans, mamie est retournée chez elle. Un jour, j’ai eu envie de manger des crêpes. Ne le dites pas à ma mère, mais celles de sa mère sont bien meilleures. J’ai donc décidé d’appeler ma grand-mère pour savoir comment les préparer.
«Allô mamie, j’aimerais savoir comment faire des crêpes. C’est quoi ta recette? »
« Pour commencer, prends un bol et mets de la farine, des œufs, du lait, puis de la vanille », m’a-t-elle dit d’un ton fier.
« C’est quoi, les quantités? »
« Tu vas voir… Tu commences par mettre à peu près une tasse de farine, un œuf et du lait. »
« C’est quoi la quantité de lait? »
«Tu vas voir… Commence par en mettre un peu, puis brasse un peu. Tu vas voir. »
« Qu’est-ce que je vais voir? »
Empruntant maintenant un ton pédagogique: « Tu vas voir si c’est trop épais ou trop liquide. Si c’est trop épais, tu rajoutes du lait et si c’est trop liquide, tu rajoutes de la farine. »
« Comment je fais pour savoir si c’est ok? »
« Mets de la pâte à crêpe dans la louche et laisse la couler au-dessus le bol…Tu vas voir! »
« Et pour la vanille? »
« C’est au goût! »
Recette de confiance
Wow! Je savais maintenant faire des crêpes. Quelle confiance manifestée! Cette reine des crêpes me parlait comme si c’était évident que j’avais les capacités d’analyser et de m’adapter. Comme si cuisiner était à ma portée. Comme si j’avais tout ce qu’il fallait pour réussir cette entreprise culinaire. Quelles présuppositions inspirantes!
Depuis, jamais je ne doute de moi lorsque vient le temps de cuisiner. Que je reçoive deux, six ou dix personnes, ces présuppositions font émerger en moi cette confiance inébranlable qui assure que je livre toujours la marchandise. Est-ce toujours bon? Neuf fois sur dix. Je me rappelle de la fois où j’ai fait un potage avec trop de petits pois. Essayez, vous verrez! Une fois passés au bras mélangeur, une bouette peu ragoûtante sera créée. Elle sera irrécupérable.
Heureusement, j’ai su réagir. Pas le temps d’être déçu ou de jouer à la victime, car mes dix convives étaient à la veille d’arriver. J’ai sorti du congélateur ce potage succulent du week-end d’avant que j’ai décidé d’allonger de lait de coco, d’amour et d’aromates, dont la coriandre. Il y a des risques plus grands que d’autres, n’est-ce pas?
Une pincée d’adaptation et d'audace
Voilà comment j’ai appris à cuisiner. Pour moi, devoir suivre une recette, c’est m’assurer de me couper de mon intuition, de ma logique, de ma créativité et de ma capacité d’adaptation. De là, je me sens devenir rigide et émotionnellement instable. Un brouillard d’interférences se crée dans ma tête, provoquant en moi une stupide fébrilité nerveuse et je doute même de mes capacités de compréhension.
Alors, je me demandais quelles étaient les excuses que vous vous donniez pour ne pas prendre de risques ? Que se passerait-il si vous décidiez, de votre propre chef, de changer un ingrédient pour un autre ? Ou même de l’éliminer ? Vous verrez… ce sera aussi bon!
Ai-je réussi mes crêpes, me demanderez-vous ? Jamais comme celles de mamie. Elle me manque tellement…
